Non classé

(Tribune) Pour une diffusion plus cohérente des séries télévisées sur les chaînes françaises

asi-redim

En octobre 2012, Arte lançait la première saison d’Ainsi soient-ils, avec pour personnages principaux non pas des flics, des médecins ou des avocats, mais une poignée de séminaristes en quête de foi. Un vrai pari, salué aussi bien par la critique, dithyrambique, que le public. Preuve que l’audace, la qualité payent. Ces histoires peu communes avaient réuni 1,4 million de personnes en moyenne, score historique pour la chaîne culturelle. Deux ans plus tard – le temps moyen entre deux saisons de séries françaises, malheureusement… –, ils étaient 760 000 à suivre les parcours chaotiques de ces jeunes héros, une baisse conséquente mais une audience plus qu’honorable. La troisième et dernière salve, commandée par Arte avant même la diffusion de la seconde, arrive, performance rare, seulement un an plus tard, ce jeudi 8 octobre. Le fruit d’un engagement sans faille de la chaîne et du travail de l’équipe créative (Bruno Nahon, producteur ; David Elkaïm et Vincent Poymiro, scénaristes ; Rodolphe Tissot, réalisateur).

Ô surprise, les fans de la série n’auront plus le droit à quatre soirées dédiées à Ainsi soient-ils comme les deux années précédentes, mais seulement à trois jeudis consécutifs. La faute à une programmation étonnante. Là où la chaîne publique avait par le passé opté pour une diffusion par deux épisodes, cette fois, elle les expédie d’abord par trois pour les deux premiers soirs, puis par deux pour mettre un point final à ce qui demeure un événement télévisuel et critique. Un choix surprenant, à plus d’un titre.

D’abord, les auteurs d’Ainsi soient-ils n’ont pas écrit leur œuvre pour être programmée ainsi, imaginant ce qu’il faut de rebondissements à l’issue de chaque paire d’épisodes pour inciter le spectateur à revenir la semaine suivante. Ensuite, est-il raisonnable de conclure une première partie de soirée autour de 23h30 ? La réponse se trouve probablement dans la question. Arte n’est pas seule à adopter cette étrange ligne de conduite, loin de là. Les diffuseurs français de tous poils ont pris l’habitude d’étirer leur prime time jusqu’à plus soif, meilleur moyen de grossir plus ou moins artificiellement la part d’audience si chère aux annonceurs. Les divertissements tels que L’amour est dans le pré (M6) sont concernés. Mais les séries paient le plus lourd tribut, alors même qu’il est de bon ton de les mettre en avant comme gage de modernité – l’avenir, nous dit le buzz culturel, serait dans les fictions à épisodes, capables de raconter le monde aussi bien, voire mieux, que le cinéma ou la littérature.

Les fictions sacrifiées

La réalité des pratiques semble toute autre. Et sur ce point, séries françaises ou américaines portent le même fardeau. Les diffuseurs n’hésitent pas à proposer leurs œuvres par louche indigeste de trois, parfois quatre épisodes, où se côtoient pêle-mêle inédits et rediffusions plus ou moins éculées. Candice Renoir (France 2), rediffusée par salve de quatre durant l’été, n’est ainsi pas forcément mieux traitée que NCIS (M6) où un inédit est suivi de rien de moins que… cinq rediffusions puisées indifféremment dans les onze premières saisons. Les fictions de 26 minutes, quand elles voient le jour, sont sacrifiées par blocs de trois épisodes, minimum. Que ceux où celles qui comprennent tout nous envoient leurs lumières.

La série n’a pas son pareil pour créer de vrais rendez-vous, l’histoire mondiale du petit écran depuis soixante-dix ans nous le confirme. Mais encore faut-il que le public ait le temps d’identifier le moment de diffusion avant de pouvoir pleinement s’en emparer. Régularité et lisibilité sont les maîtres mots. Ce qui n’est clairement pas le cas lorsque la fiction disparaît en moins de temps qu’il ne faut pour la voir.

Longtemps, nous avons regretté l’absence d’ambition créatrice de la part des principales chaînes françaises, diffusant aux heures de plus grande écoute des fictions étrangères de la qualité d’un Dr House mais se retranchant derrière des Julie Lescaut quand il s’agissait de mettre en chantier des productions maison. Poussées par Canal+ et ses Engrenages et autres Pigalle, la nuit ou Arte (Ainsi soient-ils, Trois fois Manon, P’tit Quinquin, etc.), France 2, France 3 et même TF1 ont revu à la hausse leurs aspirations en matière de fiction. Cette seule fin d’année verra apparaître aussi bien la fin de saison 6 de la très reconnue Un village français (France 3) que l’audacieuse comédie Dix pour cent (France 2) en plus de la suite attendue des Revenants (actuellement sur Canal+), la série d’anticipation Trepalium (Arte) et la nouvelle comédie de Jean-François Halin, scénariste d’OSS 117, Au service de la France (Arte) – cette dernière s’apprêtant à être diffusée par tranches de quatre épisodes…

«Binge watching»

Les séries françaises vont mieux, mais qui le sait vraiment ? N’est-il pas grand temps d’offrir à ces œuvres la programmation qu’elles méritent ? Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Scandinavie ou ailleurs, les séries sont proposées à raison d’un épisode (de 26 à 60 minutes selon les cas) par semaine. Pas plus, pas moins. En France, le (télé)film du soir a depuis des lustres imposé un seul schéma : pas de prime-time à moins de 90 minutes. A l’heure où le public n’aime rien tant que consommer un programme télé quand il veut, comme il veut, alors que Netflix et autres plateformes Internet généralisent la culture du «binge watching» en mettant à disposition des saisons entières de séries en une seule fois, on peut s’étonner qu’une vieille habitude perdure et que la télévision française n’envisage pas son autocritique. Serait-il possible de demander aux chaînes de consacrer autant d’énergie à cette question que les créateurs de séries en mettent à tirer notre fiction vers le haut ?

Dans les années 1990 et même début 2000, M6 (la Trilogie du samedi), France 2 (les polars du vendredi) mais aussi TF1 lors d’un été avaient toutes tenté de proposer deux à trois séries différentes, diffusées à raison d’un épisode unique. Avec plus ou moins de succès. Depuis, plus rien ! Aucune nouvelle expérience similaire n’a été ne serait-ce que tentée. N’est-ce pas du devoir de chaînes telles qu’Arte ou Canal+ d’essayer une nouvelle programmation, plus en adéquation avec non seulement l’écriture même des séries (qui, rappelons-le, ne sont pas de longs films !) mais aussi les nouvelles habitudes des téléspectateurs ? Vos fictions le méritent, votre public aussi !

Les membres de l’Association des Critiques de Séries (A.C.S.)

Cette tribune a été publiée le 8 octobre sur Libération.fr 

Publicités